• XII - La dernière erreur

    Ukho est grand gamin d'une vingtaine d'années, un peu atypique mais à l'apparence banale. Une taille moyenne. Des cheveux courts, châtains très clairs voire tirés vers le gris. Des yeux marrons d'une teinte aussi lumineuse, accompagnée de reflets jaunes. Devant ceux-ci se trouve de fines lunettes qu'il a prit l'habitude de remonter souvent sur le bout de son nez. Un tic tellement anodin qu'il n'y prête pas attention. Malgré de nombreuses heures passées en extérieur il garde une couleur de peau assez pâle. Un détail qu'on remarque aisément quand on le connait. Ce qu'on oublie aussi facilement en revanche, est ce côté impassible.

    Ce n'est pas qu'il est incapable de réagir ou qu'il manque de vivacité. Ukho est tout simplement assez... neutre, de manière générale. Tout comme dans le cas de plaisanterie ou de mensonges, les insultes, moqueries et mauvais tours ne l'atteignent pas vraiment. Il ne prend pas tous "bien" mais sait réagir sagement dans toutes les situations possibles. Malheureusement c'est ce qui en fait un personnage très "mécanique". Il est formel, pas entreprenant, pas tellement sensible, et malgré de gros efforts il n'arrive jamais à se montrer réellement amical avec quelqu'un. Bien évidemment il est parfaitement aimable, attachant, et même charitable! Ce qui est curieux dans son cas. Lorsqu'il voit que quelqu'un a des difficultés il ira faire son possible pour aider. Sans que ce ne soit une réelle forme d'empathie, il ne se verra pas laisser dépérir un être vivant, c'est machinal, naturel, logique, selon lui. C'est... humain. On abandonne personne dans le besoin.

    En somme, Ukho est quelqu'un de bien, mais il possède une logique particulière qui lui est propre. C'est un gamin qui a évolué en percevant le monde comme un ensemble d'engrenages. Il est normal de vouloir faire en sorte que tout se passe bien. Dans la vie on apprend, on travaille, on fait avancer le monde en apportant sa pierre à l'édifice. On suit un chemin déjà plus ou moins tracé. C'est pour cette raison que les émotions sont un concept complexe à aborder. Par exemple, pourquoi perdre patience et s'énerver après un simple insecte? Qui plus est, un qui ne vous piquera pas puisqu'il en est incapable. Ca n'a pas de sens? Que peut on trouver d'agaçant à une mouche qui ne fait que virevolter dans tout les sens? Le bruit? Du bruit, il y en a partout. Le mouvement? On en fait tous pour se déplacer, elle est simplement plus rapide. Être contrarié parce qu'on s'est blessé en se heurtant contre un coin de meuble? Ca guérira en peu de temps, a quoi bon hurler de colère?

    C'est parfois ce qui lui donnait cet aspect lent. Ukho... est trop logique.



    Et pourtant, elle, la lui fait oublier, cette logique. Il n'y a pas plus belle personne qu'elle. Elle lui a apprit qu'un paysage, ce n'est pas qu'un ensemble d'éléments divers qui forment un décor. Un paysage, quel qu'il soit, est agréable à regarder, c'est aussi bête, aussi simple. L'océan et sa plage, un coucher de soleil, un village vu du haut d'une colline, une falaise contre laquelle s'échoue une mer déchaînée. De même pour l'odeur qui se dégagerais d'une boulangerie. La nostalgie ne s'explique pas. La peine non plus. La colère non plus.

    Pour cette fois, pour ce soir, il ne cherchera donc aucune explication à son acte. Il se laissera porter, emporter. La blonde s'était hissée sur la pointe des pieds pour l'embrasser plus passionnément tandis que sa main droite allait se perdre dans sa tignasse un peu ébouriffée. Quelques unes de ses propres mèches voletaient au gré du vent. Ukho osait à peine faire plus, par crainte de la contrarier. Par peur qu'elle ne lui échappe à nouveau après un revirement trop abrupt.

    C'est donc elle qui mit fin au baiser pour lui adresser un sourire qui se voulut rassurant. Son vis-a-vis le lui rendit, plus serein.

    Sans qu'il n'y ai besoin d'échanger un mot tout deux comprenaient quelle serait leur destination. D'humeur taquin, le garçon avait passé un bras autour de sa taille, l'autre sous ses jambes, pour la porter. Les pieds de la jeune femme quittaient le sol soudainement, lui arrachant un petit cri de surprise, suivit d'un rire. Malgré les regards de quelques passants, Ukho ne lâcha pas prise avant de passer le seuil de la maison qui l'abrite depuis gamin. Son amie lui avait lancé un regard complice au moment ou la porte claquait derrière eux. Une main glissait au hasard sur le mur pour atteindre l'interrupteur. Une faible lueur éclaira alors le salon. L'un et l'autre pouvait à nouveau s'étreindre sans se soucier du monde, qui disparaissait complètement autour d'eux. Plus rien importait. Tout cessait d'exister, hormis ce sentiment qu'ils partageaient.

    Le duo percutait un meuble en reculant. Un cadre s'écrasait au sol, le bruit du verre qui se brise fut étouffé rapidement.

    Lorsque la blonde tombait sur le canapé involontairement, Ukho la rejoignait rapidement pour d'abord la taquiner un peu. L'ambiance bonne enfant les amusaient. Ils chahutaient. Quelques mots envoyés en l'air, une grimace, un éclat de rire, nerveux. Puis, lorsque le silence s'installait de nouveau, il se pencha un peu plus au dessus d'elle. Son nez frôlait celui de son amie, son aimée. Cette dernière enroulait ses bras autour de son cou et l'invitait à l'embrasser une nouvelle fois, plus longuement.

    L'échange fut interrompu lorsque la lampe se mit à grésiller avant de soudainement s'éteindre. Ukho s'était un peu redressé, mais qu'importe. Quand il voulu re-centrer son attention sur la jeune femme, au moment de se pencher à nouveau vers elle, il sentit quelque chose de glacial le traverser. Il se figea, les yeux rivés sur le visage de quarante-neuf, qui arborait un air parfaitement neutre. Autant que pouvait l'être un jouet sans âme et sans coeur.

    Le garçon voulu prendre une inspiration, bien que ce fut particulièrement difficile. Il suffoquait, s'étouffait doucement. Quarante-neuf ne le quitta pas du regard, et ne bougea pas d'un pouce. Sa poigne uniquement, se refermait un peu plus sur la lame. Le fils du joaillier aurait aimé au moins lui dire qu'il ne lui en voulait aucunement, mais, il fut incapable d'émettre un son. C'est au moment ou sa main se refermait près du visage de la jeune femme, que l'expression de cette dernière changea. Sur ce visage sérieux coulait deux larmes, discrètes. Sentant son coeur se serrer, elle appuya un peu plus. La fin approchant trop lentement, Ukho vint même l'y aider, toujours sans la quitter du regard.

    Cette fois-ci elle le poussa sur le côté, le faisant ainsi lourdement chuter sur le tapis, lequel s'imbibait petit à petit d'un rouge écarlate. La tâche grandissait à vue d'oeil. La jeune femme avait attendu jusqu'au bout avant de se rendre compte que ses mains étaient elles aussi teintée d'une couleur à laquelle elle n'avait autrement jamais prêté attention.

    Ce creux inquiétant qui s'était formé en elle il y a deux ans, s'agrandissait. Il se mit d'un coup à ronger son être dans son ensemble. Ses souvenirs, ce qu'elle pensait avoir aimé et détesté, son ressentiment à l'égard de ses soeurs imparfaites, elle-même. Le creux se mit à déborder autour d'elle. Le monde se dérobait sous ses pieds. Ce vide, elle ne pourrait plus jamais le combler.

    Quarante-neuf s'allongea doucement aux côté d'Ukho, inerte. Elle se mit à fixer un point invisible au plafond.

    - Est-ce qu'il t'arrive de penser à demain?

    Cette fois, ce serait irréversible.

    - Moi, sans cesse, à cause de toi.

    Quelque chose s'était brisé. Dans un sanglot, elle repensait à leur dernière valse, lorsqu'elle lui a écrasé le pied avec son talon.

    - Je te déteste.

    Quarante neuf cessa de fonctionner. Ce qui l'avait alimenté jusqu'à présent, venait de disparaître.

     

    *          *          *

     

    Wang faisait les cent pas. Quarante-neuf ne reviendrait pas non plus.

     

    Bon, il est temps de créer une nouvelle poupée.

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 6 Juillet 2018 à 19:10

    Très bien écrit!^^

    2
    Samedi 7 Juillet 2018 à 11:20
    ... Wohw
    3
    Samedi 7 Juillet 2018 à 12:07

    Ce drame vous laisse perplexe à ce point? x)

    4
    Dimanche 8 Juillet 2018 à 06:17

    TE-RRI-BLE ! J'ai apprécié chaque passage... et en plus c'est bien écrit ! La fin est vraiment excellente même si on la voit un peu venir... Tu as réussi une belle prouesse en étant aussi complet sur si peu de chapitres !

    Bon allez un petit bémol... mais ce n'est que mon ressenti... d'autres lecteurs l'apprécieront sûrement mieux que moi... j'ai eu un peu de mal avec la crédibilité de la scène du baiser... mais sinon rien à dire... oui oui... je vais finir par la fermer ^^

    5
    Dimanche 8 Juillet 2018 à 12:56

    Yep, j'ai mal amené le truc, mais je voulais tenter de garder certains effets. Puis le soucis majeur quand on ne bosse pas le décor, c'est qu'on remarque plus les défauts des personnages. Et comme je tenais à ne pas décrire le monde dans lequel s'inscrit ce conte là... bref! Des soucis il y en a pleins! Mais content que tu aies quand même apprécié. :)

    Merci d'avoir prit le temps de lire et de me donner ton avis! o/ (en ce qui concerne la façon dont j'ai écris, ça reste "primaire" malheureusement: niveau vocabulaire je n'ai pas trop varié mais j'ai supposé que ça collerait parfaitement pour une petite histoire de ce genre)

    6
    Dimanche 8 Juillet 2018 à 13:51

    C'est l'avantage du français,on a beaucoup de mots pour décrire une chose,donc,pas besoin d'aller chercher du vocabulaire très loin dans les dictionnaire,le problème du peu de variation de vocabulaire ne m'a pas dérangé.

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